Pratiques exemplaires pour un Urbanisme plus soutenable

[Interview] Sylvain Allemand : le développement durable encourage le dialogue entre savoirs experts et pratiques

Interview réalisée le 24 janvier 2013 à Orsay, par Sabine Verquerre et Nathalie Calvo

Spécialisé sur les questions de développement durable, Sylvain Allemand porte à la connaissance du grand public, depuis une quinzaine d'années et par l’intermédiaire d’ouvrages, les nouvelles pratiques en la matière. Son livre « Les nouveaux utopistes de l’économie », paru en 2005, fait d'ailleurs partie des sources d'inspiration du projet TerriStorias. Porteur d'un regard éclairé sur la relation entre développement durable et territoires, Sylvain Allemand nous livre au fil de cette interview ses réflexions riches de références mais aussi d'exemples concrets.

Crédits photos : Sylvain Allemand - Ed. Autrement - Ed. Le Cavalier Bleu

TerriStorias : Sylvain Allemand, bonjour. Comment est né votre intérêt pour le développement durable ? En tant que journaliste, quel a été votre cheminement vers cette spécialisation ?

Sylvain Allemand : Pour moi, le fil conducteur est la notion même de développement durable. Mon premier article à ce sujet est paru en 1999. Il s’agissait alors d’une notion émergente et chacun se positionnait pour ou contre, alors que cette notion suscitait plutôt chez moi des interrogations. Intrigué par la nouveauté qu’elle introduisait par rapport à la notion de développement, j’ai cherché des réponses au fil de mes lectures, rencontres, interviews… Ce questionnement que mon métier de journaliste a permis d’assouvir m’a très rapidement amené à m’intéresser à toutes sortes de problématiques : la mobilité, l’alimentation… Est-ce que pour autant le développement durable est une notion fourre-tout ? Je ne le crois pas, j'ai même tendance à penser qu'il s’agit en fait d’une nouvelle manière d’aborder les enjeux qui se présentent à nous, les objets qui nous entourent, etc. à la manière d'une nouvelle grille de lecture. Par exemple, si l'on considère ce portable, au-delà des nuisances environnementales qu'il peut générer, on peut se demander combien d'emplois il crée (soit le pilier économique du développement durable), si son usage est accessible à tous (soit le pilier social)… Il est encore possible de s’interroger sur ses enjeux culturels voire politiques. Le but du développement durable est de faire tenir toutes ces dimensions ensemble, il est donc en phase avec la complexité de notre monde. C’est passionnant, mais c’est fatiguant et sans fin ! Je pense que c'est d'ailleurs pour cela que beaucoup de gens réfutent la notion de développement durable, pour lui préférer des solutions toutes faites ou une vision manichéenne.
Et concernant l'application de cette notion aux territoires, au travers des pratiques d'aménagement durable, je suis très intéressé par l'opportunité de faire se rencontrer savoirs experts et savoirs profanes (selon la distinction évoquée par le sociologue Michel Callon dans cet ouvrage qui m’a beaucoup marqué : « Agir dans un monde incertain »). C’est-à-dire de mêler les savoirs de nos chercheurs et de ceux qui élaborent l’aménagement des territoires d'une part, avec l’expérience et la pratique des habitants et des usagers du territoire d'autre part. Le défi est donc d’imaginer des dispositifs permettant la rencontre entre ces deux types de savoirs. Quant aux collectivités locales, bien que tardivement, elles mettent progressivement en place de nouveaux modes d’organisation ou de gouvernance, impliquant la transversalité, ils s’imposent pour mettre les acteurs en synergie et favoriser l’aménagement durable grâce à la confrontation des savoirs de chacun. Le développement durable, en tant qu'approche méthodologique, est également une "paire de lunettes" très pertinente pour analyser la complexité des villes, qui engendrent certes des nuisances (bruit, pollution…) mais présentent également des atouts certains en matière de durabilité. D’ailleurs, depuis qu’elles existent, on peut se demander, quitte à jouer sur les mots, ce qu’il y a de plus durable qu’une ville.

TS : De quelle façon choisissez-vous le mode de transmission des sujets et expériences que vous relatez ? Sur quelle base faites-vous le lien avec le développement durable ?

SA : Le développement durable m’a amené à requestionner les modes de médiation, et la notion même de vulgarisation qui renvoie à un schéma de connaissances vraisemblablement hérité du siècle des lumières. Ce schéma présuppose l’existence d’une part de sachants, et d’autre part de personnes à éclairer. Or le développement durable révèle que tout un chacun est détenteur d’un savoir qui peut prendre différentes formes d’expertise ou de connaissances. L’enjeu, y compris en matière d’aménagement, est de créer les conditions de rencontre entre ces savoirs.
Pour œuvrer dans ce sens, j’écris des livres que l’on peut qualifier d’hybrides. J'y rends compte à la fois des savoirs théoriques produits par les universitaires (comme les géographes qui m’ont beaucoup aidé à comprendre la notion de territoire, les économistes, les politologues…) et des savoirs pratiques produits par ceux qui agissent (les élus, les opérationnels, le commun des mortels). Je retrace leur cheminement avec un double objectif : éclairer le lecteur sur la légitimité de ce savoir ; établir une réflexivité (selon la notion du sociologue britannique Giddens), c’est-à-dire amener ces acteurs vers une réflexion sur leurs propres actions dans le but d’opérer chez eux une prise de conscience de l’existence et de l’utilité de leur savoir. Je ne pense pas être démagogue en procédant ainsi. Tous les savoirs ne se valent pas, mais le savoir profane peut être utile au savoir savant -et inversement - même si les deux n’atteignent pas le même niveau d’élaboration. L’idée est de réaliser un continuum entre les savoirs pour qu’ils se nourrissent mutuellement.
En dehors des livres, j’anime des conférences en considérant que cela fait aussi partie du travail de médiation. Par cette activité, je fais se rencontrer des univers très différents, à travers des dispositifs adaptés, comme j’ai pu le faire dernièrement lors du colloque sur le renouveau des jardins à Cerisy que j’ai codirigé. Cela a nécessité deux ans de préparation. Etaient présents des opérationnels, des scientifiques… mais également des artistes. L’apport des artistes sur l’aménagement du territoire est très intéressant du fait de leur regard inédit ou provocateur. Ils permettent de procéder à ce que j’appelle des "pas de côté", c’est-à-dire de sortir d’une logique de pur aménagement. Par exemple, il n’existe pas de territoires vides comme un aménageur pourrait être tenté de qualifier certaines surfaces agricoles : des agriculteurs travaillent ces surfaces, quelques habitants vivent autour, d’autres les traversent… L’enjeu consiste vraiment à changer notre regard sur le territoire, à en révéler la richesse et le potentiel, et l'aide des artistes est précieuse pour cela.

TS : Vous nous accueillez aujourd'hui dans les locaux de l'Etablissement Public Paris-Saclay (EPPS). Pouvez-vous nous parler de la raison de votre présence ici ?

SA : Je suis avant tout journaliste indépendant, mais j'ai accepté il y a un an de consacrer une petite partie de mon activité à un projet éditorial pour l'EPPS, dans le cadre d'une relation de confiance et de longue date avec son Président-Directeur général, Pierre Veltz. Je suis en effet son travail de près depuis que j'ai chroniqué en 1996 son premier ouvrage qui m'avait emballé "Mondialisation, villes et territoires". Quand il m'a contacté l'an dernier pour que je le conseille sur les possibilités d'évolution de la ligne éditoriale d'un site Internet géré par l'EPPS, je lui ai proposé d'aller au-delà de la communication autour du projet d'aménagement de Paris-Saclay, et de donner à voir la "sociodiversité" du territoire concerné. C'est ainsi que je me suis retrouvé à arpenter, depuis un an, ce territoire pour aller à la rencontre des gens qui le composent, à savoir chercheurs, agriculteurs mais aussi habitants, artistes, entrepreneurs… Ils m’ont fait part de leurs préoccupations communes, mais aussi de leurs différences. Les entretiens sont publiés sur le site www.media-paris-saclay.fr. J'ai ainsi l'occasion d'observer la sociologie sous-jacente aux dynamiques d'innovation. Le cas de l'association Terre et Cité est intéressant à cet égard : initialement créé pour tenter de dessiner l'avenir des agriculteurs de ce territoire, cet espace de discussion s'est progressivement ouvert à la société civile, devenant un lieu où les gens peuvent se "fâcher gentiment", mais surtout se parler et s’écouter. Ils sont ainsi parvenu à offrir aux gens l'occasion de sortir d'une posture "contre" pour élaborer des propositions qui assument les divergences.

TS : Les entités constitutives de l’ESS (Economie Sociale et Solidaire) relèvent principalement de quelques sphères spécifiques : les associations d’insertion, la santé, les services aux personnes, les SCOP… Au travers des observations que vous menez, quelles sont les tendances, si elles existent, d’ouverture à d’autres types d’activité ?

SA : En tant que journaliste, je m’intéresse d’abord aux mots. J’aime voir comment une notion émerge, se diffuse, comment les acteurs se l’approprient. Je me suis intéressé à l’Economie Sociale et Solidaire (E.S.S.) dans ce sens, puis en tant que champ de recherche et d’initiatives, au moment de la sortie de mon livre « Les nouveaux utopistes de l'économie » en 2005.
Depuis, est apparue une autre notion que je me suis amusé à suivre, c’est l’entreprenariat social. L’entreprenariat social est la traduction du "Social entrepreneurship" américain. Avec Virginie Seghers, nous y avons consacré un livre (ndlr : "L'audace des entrepreneurs sociaux") dans lequel nous en retraçons l’histoire et nous en relatons l’acclimatation avec plus ou moins de bonheur en France. Nombre d’acteurs ont en effet tiqué lors de son introduction dans la mesure où ils considéraient que cette notion faisait de l’ombre à l’ESS du fait d’une mise en avant de la personne (l’entrepreneur) et non plus du statut (coopérative, association…). Or je remarque avec beaucoup de satisfaction que les débats, parfois violents, ont finalement débouché sur l’admission de cette notion d’entreprenariat social qui sert de passerelle, par sa préoccupation sociale, entre des logiques marchandes et la tradition de l’ESS. Le mouvement des entrepreneurs sociaux s’est depuis créé en France pour fédérer les acteurs qui se reconnaissent dans cette notion alors même qu'ils incarnaient et continuent d’incarner par ailleurs l’ESS.
Après ce rappel relatif aux concepts, je vais tenter de répondre à votre question qui portait davantage sur les activités et leur évolution. L’ESS s’est ouverte sur beaucoup de secteurs avec cette idée de chercher à répondre aux besoins que ni le marché, ni l’Etat providence ne pourvoient (même si tôt ou tard l’Etat providence finit par les prendre en charge). Le secteur principal reste celui du secteur social de l’insertion, mais il existe aussi des coopératives hautement technologiques comme ACOME, spécialisée dans la conception et la production de câbles. L’entreprenariat social investit les mêmes champs mais en assumant davantage son inscription dans l’économie marchande. Plus récemment, j’ai commencé à porter mon attention sur les lieux dédiés aux industries créatives, comme les "Fab Labs" qui permettent l’accès à des ressources numériques pour concevoir et fabriquer des prototypes, objets ou services, de solutions innovantes. Ce qui soulève des enjeux d’aménagement pour permettre à ces lieux d’éclore et d’être accessibles à un large public.

© Ed. Autrement

TS : L’Economie Sociale et Solidaire est aujourd’hui un des rares secteurs en croissance. Vous avez collaboré à plusieurs ouvrages sur l'ESS. Pensez-vous que les entreprises de l’ESS peuvent réellement impacter le développement local d’un territoire ?

SA : Quatre idées me viennent à l’esprit. La première : force est de constater que certains territoires sont très portés sur l’ESS, comme le Nord-Pas de Calais ou la région nantaise. La raison est vraisemblablement liée à l’existence d’une forte tradition de coopération dans ces régions ou à l’expérience de crises qui ont incité les populations à se prendre en main. La deuxième : il est à regretter que les élus ne soient pas suffisamment les "jardiniers" de leur territoire. Certes, un jardinier plante en connaissance de cause, mais il observe également. Il voit, inventorie et respecte ce qui a émergé dans son jardin, par simple pollinisation. Si les élus observaient davantage leur territoire, ils constateraient une multitude d’initiatives qui relèvent de l’ESS. La troisième idée : l’ESS est présentée comme un secteur alternatif, mais je ne pense pas que ce soit la meilleure façon de la valoriser. Elle doit composer nécessairement avec l’économie non marchande du fait d’un financement constitué en partie de subventions. Par ailleurs, les acteurs de l’ESS ont souvent parmi leurs fournisseurs et leurs clients, voire leurs sous-traitants, des acteurs de l’économie marchande. Tout l’intérêt de l’ESS n’est pas de se substituer ni à l’une, ni à l’autre économie. Il est de favoriser des solutions innovantes que ni l’économie non marchande, ni l’économie marchande, ne pourraient porter, mais que l’ESS ne peut pas porter seule non plus. Et enfin, la quatrième idée : l’ESS est souvent enfermée dans l’image d’une solution locale. Or le plus souvent, bien qu’ancrées localement, les initiatives de l’ESS s’insèrent dans des réseaux régionaux ou nationaux, à l’instar des Jardins de Cocagne, pour ne citer que cet exemple. C’est l’intégration de l’ESS à ces réseaux qui lui donne sa force.

TS : En matière de micro-finance, les organismes de crédit semblent se préoccuper essentiellement du caractère viable de la micro-entreprise qui va être créée. En d’autres termes, la micro-finance s’appuie uniquement sur les piliers économique et social du développement durable. Est-ce que l’on observe désormais une tendance à intégrer la dimension environnementale dans ces projets ?

En ce qui concerne l’intégration des aspects environnementaux l’évolution vient des porteurs de projet eux-mêmes. De plus en plus, ils mettent en valeur leur contribution au développement durable. Est-ce que la micro-finance privilégie seulement des projets viables ? La réponse est non. On peut démontrer que des organismes prennent de vrais risques pour des projets dont la viabilité n’est pas assurée. A mon sens, la question n’est pas là. L’intérêt de la microfinance réside principalement dans le fait de faire prendre conscience à différentes parties prenantes de l’intérêt de travailler ensemble et de répartir le risque.
Car la microfinance engage toutes sortes d’acteurs : les organismes qui vont se faire une spécialité d’accompagner des porteurs de projet bénéficiant d’un micro-prêt (les ONG dans les pays du sud, une association comme l’ADIE en France), les banques partenaires, les pouvoirs publics qui garantissent pour partie les prêts comme la Caisse des Dépôts et Consignations, d’autres acteurs qui s’agrègent pour aider au financement de ce secteur. C’est cette mise en musique d’acteurs que je mettrais davantage en exergue pour justifier l’intérêt de la microfinance. Les banques se sont engagées sur ce terrain pour des raisons allant au-delà de la simple gestion de leur image de marque. L’accompagnement de porteurs de projet sollicitant de petites sommes représente pour elles un coût. En saisissant l’opportunité de la prise en charge d’une partie des risques par une association, l’expérience devient jouable avec comme conséquence des implications urbaines pour le moins inattendues. En France, la microfinance répond d’une certaine façon à la question des banlieues en constituant d’un strict point de vue sociologique un levier de lutte contre l’exclusion. Force est d’admettre que c’est dans les banlieues que l’accès aux micro-prêts est le plus difficile parce que les banques ont déserté ces territoires, alors que c’est là que se trouve le potentiel. Certaines banques ont soutenu la création d’antennes d’association de type ADIE dans les banlieues et parallèlement ont pris la décision d’installer des bureaux en première couronne parisienne. Il y a eu prise de conscience d’acteurs économiques du fait qu’ils devenaient des acteurs de la ville, et notamment des banlieues.
Il faut rappeler que la microfinance ne fonctionne que si elle s’adapte au contexte : territorial, juridique, institutionnel. Les formes de microfinance sont très variables d’un pays à l’autre. L’échec d’une solution à un endroit ne veut pas dire qu’elle est condamnée ailleurs. C’est seulement la méthode adoptée qui n’était pas adaptée au contexte. Certains systèmes fonctionnent par internet sur le principe du B to B, mais il existe un réel besoin des organismes d’être ancrés territorialement. La microfinance se met en œuvre sur les territoires et s’adapte aux types de population. C’est quelque chose de très vivant. L’ADIE a plusieurs antennes à travers la France pour pouvoir rencontrer son public.
La manière dont est pratiquée la microfinance a évolué depuis quelques années. On assiste à un changement de philosophie : l’idée a émergé qu’un projet a le droit d’échouer ou d’avoir une durée de vie limitée, l’essentiel étant que le porteur de projet tire les enseignements de son expérience. Aujourd’hui il est admis que la mission de la microfinance est de soutenir des projets sans préjuger de la possibilité pour un entrepreneur de fermer la parenthèse et de retrouver un emploi salarié.

TS : Selon vous, existe-t-il des moyens accessibles à tous de s'engager pour rendre son territoire plus durable, de façon collective et au-delà des éco-gestes ?

SA : Tout d'abord, il y a quelque chose qui m'a toujours embarrassé avec ce sujet, c'est que cela présuppose la possibilité des gens de s'engager, alors qu'ils n'ont parfois tout simplement pas le temps ou qu’ils ont le droit de ne pas s’intéresser à leur territoire. Pourquoi l'engagement pour sa ville ou son lieu de vie irait de soi, sous prétexte que c'est citoyen ?
Selon moi, le problème du temps disponible est primordial quand on s'intéresse à l'engagement. L'enjeu est là : comment créer les conditions pour permettre aux gens de se prononcer, de se faire entendre, malgré leurs contraintes de temps ?
De plus, je trouve que l'on créé trop souvent des dispositifs qui visent exclusivement les habitants, alors qu'ils ne pratiquent pas toujours beaucoup le quartier où se trouve leur logement, quand leur travail et leurs loisirs les amènent à passer l'essentiel de leur temps ailleurs. Et sont oubliés les usagers du territoire qui n’y dorment pas mais y travaillent.
Sur ces questions, j'ai été très stimulé par une démarche déployée par l'agglomération de Saint-Nazaire et portée par l'ADDRN (Agence d'urbanisme de la Région Nazairienne), dont je suis en train de rédiger l'histoire. Ils avaient engagé une démarche prospective à horizon 2030, et ils se sont rendu compte qu'ils ne se retrouvaient pas dans la méthode des scénarios de la prospective classique. Face à ce constat, ils ont décidé d'opérer différemment en faisant appel à un anthropologue, Stéphane JUGUET, qui a créé des dispositifs pour recueillir non pas l'avis des gens, mais leur imaginaire. Ces dispositifs empruntent beaucoup au monde forain, artistique, au design… Ils ont été conçus pour aller à la rencontre des gens, là où ils se trouvent (au marché, à la médiathèque…) et provoquer leur imaginaire. Ils ont obtenu des résultats passionnants, des propositions auxquelles personne n'avait pensé. Les gens même ordinaires peuvent manifester une grande poésie !
Nicolas TERRASSIER et Claude MALLIERE (ADDRN) ont eu le culot d'assumer cette démarche originale et au long cours, qui commence à être reconnue à l'extérieur, dans d’autres régions, ce qui laisse espérer que la démarche sera pérennisée. Il existe d'ailleurs un site Internet dédié à cette expérience de prospective territoriale participative : http://www.destinations2030.org. De telles démarches alternatives sont importantes pour recueillir le point de vue des habitants et usagers qui pratiquent le territoire. Au-delà des contraintes de temps ou du manque d’intérêt, ces derniers peuvent encore s’estimer non légitimes, considérer que ces questions sont du seul ressort des pouvoirs publics ou des professionnels. Les convaincre du contraire demande du temps. L’intérêt de la démarche nazairienne est justement de s’être inscrite dans la durée.

TS : Pensez-vous que les personnes qui sont sorties du système économique, par exemple les retraités, pourraient être invitées à jouer un rôle plus important dans le développement durable de leur territoire (protection de l'environnement, solidarité…) ? Peut-on imaginer susciter des vocations en valorisant l'action des retraités engagés ?

SA : J'aurais quelques réserves à ce sujet. Tout d'abord je pense qu'il faut prendre garde à ne pas couper les retraités des autres générations. Mieux vaut concevoir des politiques et des projets intergénérationnels. Ensuite les retraités ne sont plus les ainés d'autrefois, qui détenaient voire incarnaient le savoir, et étaient chargés de le transmettre. La société évolue très vite, et certains sont dépassés par les évolutions récentes, notamment technologiques. Par ailleurs, cette population n’est pas a priori plus sensibilisée et au fait du développement durable qui est une notion assez récente. Cependant, si les retraités ont pu passer sous les fourches caudines des discours liés au développement durable, ils ont aussi sans doute des aptitudes qui peuvent participer d’un développement durable. Même s’ils ont connu l'époque des 30 Glorieuses et l’hyperconsommation, la plupart ont conservé des attaches directes ou indirectes avec le monde rural où beaucoup ont vécu leur enfance avant de partir en ville. Ce souvenir peut contribuer à faciliter la réactivation de leur lien avec la nature et la volonté de la préserver. Une bonne entrée pour s’intéresser au développement durable. La chance de notre pays par rapport à d’autres serait ainsi son urbanisation tardive.
D'autre part, les aînés peuvent être eux-mêmes porteurs d'initiatives citoyennes. C'est le cas notamment de la fondatrice de l'association OLD UP, une retraitée pleine de vie, qui a créé un projet pour responsabiliser les seniors. Par exemple, l'association organise des sessions de formation en fonction des problèmes que certains d’entre eux rencontrent en ville, que ce soit pour utiliser les guichets automatiques du métro ou un téléphone portable. Ainsi ce sont les seniors eux-mêmes qui prennent en charge leur apprentissage et décident d'améliorer leur autonomie. Des industriels se sont même intéressés à leur démarche pour imaginer en amont des équipements qui soient mieux adaptés.
D’une façon générale, je crois assez à cette idée, qui n'est pas de moi : "la reconnaissance précède la connaissance". Avant de chercher à inculquer un savoir, il convient de reconnaître celui que l’on possède, même à son insu. Ainsi on peut redonner confiance à autrui, qui, à son tour, pourra contribuer à la transmission. Par exemple, quand on aide quelqu'un à lutter contre la précarité énergétique, au-delà de l'équipement que l'on va lui fournir, on peut l'inviter à devenir un ambassadeur des bonnes pratiques et lui apporter à cette occasion une reconnaissance sociale supplémentaire. En effet, cette personne a acquis de nouvelles connaissances (sur les démarches à suivre pour obtenir une aide financière, l’usage d’un nouvel équipement, des comportements économes en énergie) qu’elle pourrait diffuser autour d’elle.

TS : Que pensez-vous du concept de "ville intelligente", de plus en plus populaire depuis quelques années ? De cette idée de recourir à la technologie pour réduire l'empreinte écologique des villes (surveillance et optimisation des consommations énergétiques avec les "smartgrids", promotion du co-voiturage avec le développement d'application mobiles actualisées en temps réel…) ? S'agit-il pour les collectivités territoriales d'un outil ludique pour sensibiliser les citoyens à l'écologie plus efficace qu’un discours culpabilisant ?

SA : Ce sujet m'intéresse dans le sens où c'est quelque chose en émergence. En revanche, je trouve que l'expression "ville intelligente" n'est pas très sympathique pour la ville ! Il me semble que la ville est a priori intelligente. Elle est faite de réseaux, on parle de "génie urbain"… donc pourquoi cette redondance ? Avant la "ville intelligente", on parlait de "ville 2.0"… j'y vois une énième manifestation d'une posture très bien connue des historiens de l'innovation et des techniques, c'est la croyance en l'idée que nos problèmes seront toujours résolus par la maîtrise des techniques.
Je prends néanmoins au sérieux cette vision quasi idéologique et suis même tenté de la considérer avec indulgence, car pour faire avancer les acteurs, il est utile de faire rêver. Mais attention, je crains que la réalité ne nous revienne en pleine figure, car on s'aperçoit qu'il est difficile d'accéder aux bases de données dont on aurait besoin. Il y a un vrai problème. Même si les collectivités ont mis les leurs à disposition depuis qu'elles y sont obligées, il reste que les données sur la mobilité, les flux… sont majoritairement entre les mains de grands groupes privés (EDF, Orange, SNCF…) qui eux rechignent à les diffuser.
J'ajouterais un autre bémol : on ne peut pas faire rêver uniquement avec le numérique, ça ne suffit pas. Selon moi, ces réflexions sur la "ville intelligente" révèlent en creux le fait que malgré les possibilités énormes que le numérique nous offre de se rencontrer sans se déplacer, nous continuons d'éprouver le besoin de se voir en personne, comme aujourd'hui pour cet entretien. C'est bien qu'il y a quelque chose dans les relations humaines d'irréductible au numérique. Le numérique nous place face à ce paradoxe et c'est ce paradoxe qui fait que les villes continuent à prospérer alors même que grâce aux NTIC nous pourrions vivre tous disséminés. Les nouvelles technologies provoquent bien sûr des changements innovants, mais elles ont aussi la vertu de révéler ce qui restera irréductible à ces technologies, et qui fait la ville ! La "ville intelligente", ce sera peut-être une ville qui recourt au numérique mais qui restera, aussi et encore, faite d'espaces publics, de bruit, de parfums, de terrasses de cafés… Elle désigne à la fois ce qui peut advenir de nouveau et révèle ce dont on n'avait pas pris conscience.

TS : A l’étranger, quelles sont les avancées en matière de sensibilisation au développement durable des citoyens ? Avez-vous observé de nouveaux moyens ou idées mises en œuvre pour accroître l’adhésion des citoyens ou bien les méthodes semblent lissées du moins dans les pays occidentaux ?

SA : C’est une très bonne question à laquelle je ne saurai répondre précisément, car mes travaux m’ont davantage porté sur la France. Cela dit, je fais l’hypothèse que l’on ne peut pas parler de manière à la française en matière de diffusion car d’un territoire à l’autre les préoccupations restent universelles. En matière de développement durable à proprement parler, les solutions sont différentes. Le propre du développement durable, c’est d’être approprié et de générer des solutions spécifiques au problème qui se pose ici ou là. C’est pour cela que la diffusion du développement durable à travers le monde est allée de pair avec une redécouverte de la notion de territoire. A la différence de la notion d’espace, un territoire est une production sociale avec son histoire et son contexte. Il faudrait donc en parler au pluriel : des territoires. La problématique du développement durable prend des couleurs différentes d’un territoire à l’autre, d’un pays à l’autre, et c’est en cela qu’elle est passionnante.
Aujourd’hui encore, il est courant de croire que le développement durable est l’apanage des pays dits développés. C’est faux, certains pays émergents sont assez exemplaires car ils évitent de tomber dans nos propres erreurs. Comme le dit le Maire de Loos-en-Gohelle (Nord) : "on ne sait pas vraiment ce qu’est le développement durable, mais le développement indurable oui". Cette commune, comme tant d’autres, a subi la crise économique et environnementale de plein fouet et en connaît les implications. Je pense que l’ensemble du vieux continent peut faire sienne cette remarque à des échelles différentes. Il sait ce que produit une société d’hyperconsommation. Certaines catégories de population en reviennent aujourd’hui et essaient d’inventer des solutions alternatives. Le vieux continent a vraisemblablement une carte à jouer en tant que creuset d’avenir pour inventer un nouveau mode de vie. Sans revenir au temps de nos grands-parents, il s’agit d’un mixte entre notre expérience de la grande société de consommation qui ne sera pas abandonnée du jour au lendemain et de nouvelles aspirations.
Parallèlement, il existe une prise de conscience au développement durable dans les pays émergents. Il est légitime que ces pays essaient de rattraper un niveau de vie mais ils savent qu’ils vont devoir emprunter des voies nouvelles. N'ayant pas pour leur part de matériel obsolète à gérer, ils ont la possibilité de bénéficier de nos avancées et de ne pas reproduire les erreurs que nous avons faites. Ainsi l’investissement en énergies renouvelables augmente en Chine et au Brésil. Cependant, il diminue en Europe et aux Etats-Unis. Comme nous l’avons vu, chaque territoire est spécifique et présente un rapport particulier à l’énergie. Il y a par exemple une acculturation au charbon dans le Nord-Pas de Calais. On ne change pas du jour au lendemain des habitudes et des routines. Ne nous comparons donc pas ou n’essayons pas d’imiter des pays qui optent peut-être pour des solutions viables, mais qui le font au vu de leur histoire, de leur culture et de leur rapport à l’environnement. Cette tendance risquerait de laisser croire que la question de l’énergie se résume à des solutions techniques parmi lesquelles il faudrait choisir. En réalité, l’adhésion ne se fait pas aussi simplement.

TS : Quels conseils éventuels donneriez-vous au projet TerriStorias ?

SA : A mon sens, l'approche de TerriStorias est pertinente dans le sens où elle s'intéresse aux divers types de savoirs, en allant d'une part sur le terrain à la rencontre des gens qui font et ont tiré des leçons de ce qu’ils ont fait, et en diffusant d'autre part les connaissances de personnes qui ont développé des expertises spécifiques. La mise en avant des acteurs de chaque projet présenté est également un point fort : je ne peux que vous encourager dans cette voie et vous inciter à la renforcer.
A ce propos, rendre justice au travail des aménageurs, qui œuvrent dans l’ombre me semble important. Leur travail n’a pas de visibilité, ce sont les noms des établissements publics qui sont accolés à ceux des projets d’aménagement qu’ils ont menés. Si vous parvenez au travers de vos articles à montrer que derrière les projets d’aménagement, il existe des hommes et des femmes en chair et en os, avec des savoirs et des vies passionnantes, qui fournissent des efforts importants, s’interrogent, cherchent, prennent des risques… la dimension du métier d’aménageur sera perçue différemment et en sera d’autant plus valorisée.

A vous la parole !